samedi, 24 août 2019

1917-2017 Vive l’Octobre rouge ! Vive la révolution prolétarienne future !

Nous sommes certains que cette année 2017, centenaire de la révolution d’Octobre, se déroulera sous la bannière de l’anticommunisme le plus enragé et révoltant. Il s’agira de la réédition (dans une version stupidement banalisée, comme il convient à une idéologie dominante qui ne peut qu’exprimer le progressif pourrissement du mode de production capitaliste et de tous ses rapports sociaux) de la campagne de calomnies et d’attaques, mystifications et distorsions, manipulations et dévoiements au moyen desquels depuis la prise du palais d’Hiver les idéologues de la classe capitaliste dominante ont cherché à nier la nécessité urgente et dramatique de la société sans classes, du communisme.

Sans pour autant jamais y arriver. Haine et perversité mêmes par lesquelles se manifeste la mobilisation idéologique et pratique de la classe dominante qui sont la preuve la plus évidente que la terreur du communisme est toujours vive. Et d’autant plus dans la mesure où le cul-de-sac dans lequel le capitalisme se débat sans savoir comment en sortir alimente ses pires cauchemars. Mais il y aura aussi et surtout (autre aspect de l’anticommunisme même s’il ne paraît pas tel aux plus ingénus) l’embaumement rhétorique de l’Octobre rouge de la part de tous ceux qui héritiers et continuateurs des traditions démocrate, social-démocrate et stalinienne se lancent dans ces exercices verbaux dans l’espoir de récupérer un haillon d’identité. Mais le faisant bien sûr avec tous les distinguos nécessaires, les plus acrobatiques prises de distance, toutes les hypocrisies typiques des repentis et des traîtres, avec enfin tout l’équilibrisme et les cabrioles auxquels les a habitués leur histoire infâme sur l’arc d’un siècle. Les deux prises de parti étant fluides, superposables et interchangeables, en réciproque et trompeuse alternance. Surtout, elles sont prêtes pour la fusion en un solide front anti-prolétarien quand la situation l’exigerait, quand notre classe démontrerait qu’elle ne veut plus accepter passivement l’oppression à laquelle elle est soumise jour après jour et menacerait de prendre la voie d’une réponse classiste et révolutionnaire.

Pour nous, se tourner vers l’Octobre rouge comme nous le ferons cette année avec des articles dans notre presse et des initiatives publiques partout où nos forces nous le permettront n’est pas un pathétique “nous étions ainsi”, un énième exemple de “mémoire congelée”. L’expérience de 1917 (comme celle de la Commune de Paris de 1871), point d’arrivée de tout un travail de parti commencé en 1848, présupposait une extension dans le temps et dans l’espace du processus révolutionnaire. Chose que la contre-révolution bourgeoise, dans ses formes démocratiques et social-démocrates, fasciste-nazie et stalinienne, a bloquée durant toutes ces longues, terribles années. Mais elle est pour nous un matériau vivant duquel tirer de précieuses et indispensables leçons pour un futur qui dans la matérialité des faits doit nécessairement être préparé. Pour nous “Octobre rouge!” n’est pas un slogan nostalgique, une inoffensive icône. C’est un cri de guerre que nous défendons bec et ongles depuis cette époque afin de le transmettre aux plus jeunes générations, vouées à devoir affronter avec un esprit militant les dévastateurs sursauts d’agonie d’un mode de production ayant atteint les limites historiques de son existence. Et qui doit donc être détruit, sous peine d’indicibles souffrances (exploitation, misère, faim, guerre) pour l’espèce qui, dans le communisme seulement, pourra enfin se dire humaine.

 

Cent ans

Si nous portons notre regard en arrière, vers le siècle écoulé depuis ce 1917, puis tout autour de nous sur l’actuel “état de santé” de la société du Capital, les raisons pour en finir une fois pour toutes avec ce mode de production suffisent et s’accumulent. Y eut-il un seul moment durant ces quelque cent ans durant lequel les armes se seraient tues ? Deux guerres mondiales, une infinité de guerres et petites guerres plus ou moins “locales”, une incessante succession d’invasions et coups d’État, incursions et massacres, de bombardements et nettoyages ethniques, avec des dizaines, des centaines de millions de morts. Un carnage qui semble n’avoir jamais de fin, dans la très civilisée Europe comme dans la “périphérie de l’enfer”, en Asie ou en Amérique latine. En s’en tenant à aujourd’hui, cet aujourd’hui qui angoisse tant les bêlants bien-pensants, la destruction de vies qui se poursuit dans un Moyen-Orient massacré par toutes les puissances impérialistes, régionales ou mondiales, devrait bien faire penser… Tandis que l’Afrique continue à être un terrain de chasse, safari terrible pour d’ex-puissances coloniales qui se sont transformées en impérialismes (dominant, ou « gueux » aspirant à la domination), avec la coresponsabilité des élites bourgeoises locales formées et entretenues tout au long des décennies de pénétration du capital. Comme devrait faire penser le développement exponentiel et impressionnant de la conception et de la vente d’armes de destruction de masse toujours plus sophistiquées et meurtrières, avec leurs retombées providentielles sur les économies : autant de marchandises à produire et vendre (légalement ou illégalement), consommer et reproduire le plus vite possible, pour en tirer de généreux profits avec lesquels regonfler un PIB à la traîne…

Mais d’où vient tout cela ? Voulons-nous vraiment écouter les consternantes banalités de l'idéologie dominante, qu'elle soit religieuse ou laïque ? Le Mal, la Folie, la Malhonnêteté, le Méchant, le Monstre, la Nature Toujours Mauvaise de l'Homme… Pouvons-nous vraiment nous contenter de telles idioties qui livrent présent et futur à l'impuissance petite-bourgeoise bras croisés en signe de reddition mais vite prompte à prendre les armes à "l'appel de la Patrie" contre l'Ennemi du jour?

Et y eut-il un seul moment durant lequel l'économie capitaliste, dans ses phases expansives d'accumulation de capital comme dans celles récessives de surproduction et crise, n'ait pas haché des vies humaines ? Millions de vies, aussi bien dans l'Occident avancé que dans les "pays en voie de développement", une masse sans cesse croissante de prolétaires qui ne possèdent rien d'autre que leur force de travail à déverser dans ces prisons que sont les usines, les mines, les ateliers plus ou moins clandestins, les champs, la mer, les bureaux et les rues. Combien de millions de milliards d'heures de surtravail sont-elles extraites de ces muscles et ces nerfs, de ces corps épuisés par les rythmes, les machines, les poisons, de ces cerveaux annihilés par une fatigue sans répit et sans perspective autre que des jours toujours pareils, à la chaîne. Combien de millions d'homicides au travail (et d'assassinats de prolétaires rebelles ou en lutte, sur les piquets, dans les grèves, les manifestations ou, plus "simplement" dans les quartiers prolétariens) ont-ils été perpétrés par la bourgeoisie au moyen de son bras armé, appelé État, durant ce siècle ? Combien de milliards de milliards d'heures ont-elles été soustraites à la vie de femmes, d'enfants, de vieillards, accumulant tourment sur tourment ? Combien de milliards de milliards d'heures d'inutiles recherches de travail, poussées jusqu'à la résignation et souvent au suicide, ont-elles obsédé, angoissé, épuisé qui était jeté de son poste pas seulement dans l'exception que serait la crise mais dans la normalité des processus productifs fondés sur l'anarchie de la production ? Comment quantifier toute cette souffrance ? De temps en temps, pour décrire les conditions de vie et de travail des journaliers clandestins, des prolétaires écrasés dans l'écroulement d'une mine ou brûlés dans l'incendie d'une usine, quelque idéologue bourgeois, quelque scribouillard va jusqu'à parler de "choses de la révolution industrielle", comme si en ces lieux et à ces moments nous retournions "scandaleusement en arrière". Non ! Ces "choses" ont accompagné le capitalisme, continuent et continueront à l'accompagner hier, aujourd'hui et demain, tout au long de son cours fait de continuels innovations et bouleversements technologiques. "Mais que faire autrement", réplique le bien-pensant. Justement.

Dans le cynique lexique actuel l'un des mots les plus utilisés est "réfugié". Mais combien de millions de "réfugiés" peut-on compter durant ces cent ans, fuyant misère et famine, guerre et dévastations, manque de travail et oppression sociale et politique ? Migrations imposantes, déplacements de populations entières à travers des souffrances inouïes. Pour aller où ? Où se trouve l’"où" qui puisse en quelque façon sauver ces vies de la destruction, dans un monde dominé par un capital qui ne peut croître qu'à condition de détruire, qui est en compétition permanente entre segments d'entreprises, locaux, régionaux et nationaux, qui a pour devise, jamais aussi habilement et impitoyablement appliquée, "Mors tua, vita mea" ?

Le bêlant bien-pensant est préoccupé par la dégradation environnementale, par la croissance exponentielle de la violence contre les femmes et les enfants, par la brutalisation de la vie sociale à tous les niveaux, par la dégénérescence progressive des rapports interpersonnels. "Racisme, populisme, machisme, pédophilie, femme-objet"... Eh, pauvre naïf, qui en appelle à "plus de contrôle, de policiers, de soldats, d'État", comme s'ils n'étaient pas les instruments dont se dote (et use habilement) la classe dominante même responsable de ces ravages. Ou "plus de culture", comme s'il s'agissait d'une simple question d'ignorance, d'arriération individuelle. Au contraire, ces venins, matériels et idéologiques, chimiques et psychologiques, ont toujours accompagné la "magnifique destinée de progrès" de la société de classes fondée sur l'extraction de la plus-value, la recherche du profit, la marchandisation des individus et des masses toujours, depuis l'époque où elle menait la juste et nécessaire bataille contre le mode de production précédent, le féodal, et qu'elle le faisait les armes à la main. Il suffirait de voir à quoi a été réduite l'Afrique depuis la pénétration du capital, d'abord colonial puis impérialiste. Désertification d'aires énormes, famine endémique pour des populations entières, guerres interethniques alimentées avec art (divide et impera), migrations incessantes dues à la faim et aux maladies. Ou de seulement étudier (mais d'un point de vue matérialiste et pas moraliste) la "condition de la femme", dans les pays "avancés" comme "arriérés", laïques comme intégristes religieux, pour se rendre compte !

À ce point, il y aura bien quelqu'un pour dire : "Mais nous sommes allé sur la Lune, nous avons les antibiotiques, et Internet !" Vaut-il la peine de répondre ? Aujourd'hui, quelque effort qu'elle fasse, la classe dominante n'arrive pas à résoudre la crise de son propre mode de production. Au contraire, de nouvelles crises dévastatrices se profilent à l'horizon et les conflits inter-impérialistes s'aggravent. Ainsi s'accumulent les matériaux explosifs qui mèneront, lorsque aucune autre "solution" ne sera plus disponible, à un nouveau conflit généralisé. Non plus local ou régional, une troisième guerre mondiale.

Cent ans, cela semble hier.

 

La nécessité du communisme

Le capitalisme n'est pas la énième incarnation du démon : nous savons bien quelle fut sa fonction progressiste, avoir combattu et vaincu le mode de production féodal. Mais la sienne est arrivée, d'heure, et son glas doit sonner. Pour cela nous nous ressaisissons de l'Octobre rouge (comme de la Commune de Paris) pour regarder en avant. Vers les nécessaires luttes et organisation pour abattre ce mode de production qui, bien qu'agonisant, ne mourra pas tout seul et au contraire rendra plus destructeurs et empoisonnés ses râles.

À tous les niveaux, dans l'économie comme dans la politique, dans la société comme dans l'environnement ou les rapports interpersonnels, la nécessité du communisme devient chaque jour plus aiguë et urgente. Parce que les poisons idéologiques et matériels, la débâcle généralisée, l'aggravation des conditions de vie de l'immense majorité de la population mondiale ont atteint des niveaux inédits qui pourraient aller jusqu'à menacer le futur même de notre espèce.

L'idéologie dominante insiste depuis des décennies sur "l'échec du communisme". En réalité le chapitre du communisme est encore tout entier à écrire. Le communisme comme mode de production radicalement différent relativement au capitalisme n'a jamais existé, ni en Russie ni en Chine ni à Cuba ni dans la mosaïque géographique des "socialismes nationaux" inventés au long des décennies de contre-révolution. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous le soutenons. Depuis la seconde moitié des années 20 du XXe siècle les communistes ont mené une longue et âpre bataille, qu'on peut bien dire héroïque, pour dénoncer aux niveaux théorique et pratique le mythe néfaste et mensonger du "socialisme dans un seul pays", avec tout ce qu'il a pu avoir de conséquences destructrices sur le mouvement ouvrier et communiste. L'expérience même de notre organisation est là pour le démontrer avec une clarté sans faille. Tout le travail d'analyse qu'elle a développé, fait d'écrits et de documentation, ainsi que la longue ligne droite de luttes ouvertes conduites par nos camarades de génération en génération contre toute forme de révisionnisme et d'opportunisme. Et il n'est pas dans notre intention de résumer l'ensemble ici1.

En 1917, en plein conflit mondial, la Russie tsariste constituait le maillon faible de la chaîne impérialiste. Alliée à la France et au Royaume-Uni, puis aux États-Unis, c'est-à-dire un des deux camps bourgeois belligérants, c'était un pays en grande partie paysan et arriéré au développement capitaliste encore embryonnaire quoiqu'ayant démarré. Mais le monde entier était en plein bouillonnement dans ces années de début de siècle. Le capitalisme était déjà entré dans sa phase plus agressive, impérialiste, et partout (en Europe comme dans les Amériques et en Asie) de grands mouvements prolétariens instinctivements classistes ébranlaient ses fondements et mettaient sa survie en doute. Cette "globalisation" qui est au cœur de l'ADN du capital (désormais devenu, dans sa phase impérialiste, anonyme et impersonnel, plus nécessairement lié à la figure du capitaliste singulier mais plutôt incarné dans l'État-entrepreneur, en plus de policier) était donc accompagnée par des perspectives et procès révolutionnaires de dimensions nécessairement mondiales. La Commune de Paris déjà, selon les mots de Engels, fut la première guerre de classe mondiale du prolétariat. La révolution qui mûrissait dans le sein même de la société bourgeoise ne pouvait être que de souffle et de nature internationaux. Dans les conditions socio-économiques de la Russie de l'époque, la révolution d'Octobre guidée par le Parti bolchévique (et annoncée par la tentative révolutionnaire de 1905 écrasée dans le sang) fut et ne pouvait qu'être "double", comme l'avait démontré Lénine dans des textes comme Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique et les Thèses d'avril. Ceci avec l'appui des analyses de Marx et Engels sur la "révolution permanente" 2. Une révolution communiste sur le plan politique (parce que reposant sur le prolétariat et dirigée par le Parti bolchévique) mais avec des tâches démocratiques-bourgeoises sur les plans économique et social, surtout à cause de l'importance de la paysannerie. Il s'agissait donc de prendre le pouvoir contre le tsar et la bourgeoisie, et avec celui-ci solidement en main de poursuivre l'introduction du capitalisme en Russie sous gestion étatique dans ses points névralgiques le tout en lien étroit avec l'extension de la "révolution pure" (exclusivement prolétarienne, sans tâches démocratiques-bourgeoises) dans l'Occident pleinement développé. Telle était, depuis le début, la stratégie de Lénine et des communistes. La Russie devait résister jusqu'à ce que le pouvoir soit tombé aux mains des communistes dans les pays-clés de l'Europe, et en premier lieu l'Allemagne (vu le haut niveau de développement de ses forces productives). La vision de Lénine ne contenait pas un gramme d'utopisme : le "socialisme dans un seul pays" était impossible quoi qu'il en soit, et surtout dans un pays arriéré comme la Russie. Les deux "moitiés" n'auraient pu s'unir et fusionner que quand le pouvoir aurait été solidement tenu par les camarades occidentaux, et alors aurait été ouverte la voie vers le socialisme. Pour montrer à quel degré cette stratégie pouvait être claire pour le prolétariat, sur un plan quasi instinctif, il suffira de rappeler cet épisode raconté par John Reed dans Dix jours qui ébranlèrent le monde (chapitre II)3. "Un soldat venu du front roumain, maigre, tragique et féroce cria : ‘Sur le front on meurt de faim, on gèle, on meurt sans but. Je demande aux camarades américains de faire savoir en Amérique que les Russes ne renonceront pas à leur révolution, jusqu'à la mort. Nous la défendrons avec toutes nos forces jusqu'à ce que les peuples du monde entier se lèvent pour nous aider. Dites aux ouvriers américains de s'insurger et de combattre pour la Révolution sociale.’"

La clé de voûte de cette perspective sera alors l'Internationale communiste, fondée en 1919 (c'est-à-dire en pleine guerre civile, dans une Russie étranglée par l'assaut féroce de toutes les puissances capitalistes, hier ennemies et dès lors alliées, contre le prolétariat), justement pour coordonner et unifier dans l'organisation et l'action les communistes du monde entier. Le retard puis la défaite (c'est-à-dire : arme au poing) de la révolution en Allemagne firent que la Russie resta isolée et finalement se recroquevilla sur elle-même. Paysannerie et petite-bourgeoisie, forces économiques matérielles, eurent peu à peu la meilleure part aussi bien dans le Parti bolchévique que dans l'Internationale, déjà minée par des hésitations tactiques et stratégiques contre lesquelles, depuis leur apparition, nous nous battîmes avec vigueur, de camarade en camarade 4. Le "stalinisme" fut l'expression politique de la prévalence de ces forces économiques : d'une classe dominante, impersonnelle d'autant que le capital dont elle était l'expression, et s'appuyant sur la paysannerie et la petite bourgeoisie. La "dictature démocratique du prolétariat et des paysans" fut peu à peu remplacée par la dictature impersonnelle du capital. S'ensuivit le retournement rapide de tous les points cardinaux de la doctrine communiste aux niveaux théorique et pratique, aussi bien sur le plan économique que politique. Et ceci fut accompagné de l'impitoyable élimination de toute la "vieille garde" bolchévique, présupposé nécessaire de la participation au second massacre mondial, au moyen de l'alliance d'abord avec l'un puis avec l'autre des camps impérialistes.

Nous ne devons pas dépenser une parole en plus pour répliquer à tous les mensonges déversés sur notre classe par la contre-révolution durant ces décennies. De la "nature socialiste" de "l'Urss" à "l'écroulement du communisme". Ni socialisme ni communisme ne sont jamais apparus en Russie (et encore moins dans les autres pays qui, suivant le stalinisme, ont théorisé leur "propre" socialisme national). La nécessité du communisme se révèle alors dans toute son urgence.

 

Les conditions de la révolution prolétarienne

La révolution ne s'invente ni ne se fait. Ceci est donc une des grandes confirmations de l'Octobre rouge, solidement ancré dans l'expérience théorique et pratique de la Révolution russe de 1905, de la Commune de Paris de 1871 et du 1848 européen. La révolution se développe à partir de conditions objectives, de conditions matérielles qui poussent (obligent) des masses énormes, exaspérées et inconscientes à se révolter dans la tentative de faire s'écrouler, finalement, le régime qui les opprime et les massacre à tel point. Oui, inconscientes. La révolution n'est et ne pourra être le résultat d'une diffusion capillaire de "conscience de classe", jaillie par quelque mode mystérieux de "l'être prolétarien", comme le voudraient tant de spontanéistes (ou réformistes) imbus de "culture" et d'idéalisme bourgeois et petit-bourgeois.

"Vous voulez donc une révolution d'inconscients ?" s'exclameront ceux-ci horrifiés. Il n'est pas question de "vouloir ou pas". D'un point de vue matérialiste c'est ainsi que se développe et se développera le processus révolutionnaire. Des masses prolétariennes ne se mettent pas en mouvement parce qu'elles ont la vision précise de la tactique et de la stratégie, du programme et des fins du communisme. Elles le font et le feront parce qu'exaspérées, parce qu'elles n'arrivent plus à vivre (ou plutôt survivre), harcelées par la faim, la misère, la guerre et les massacres, parce que la crise sociale et politique est devenue générale et que la classe dominante elle-même vacille et est incapable d'y faire face. Ce sont elles, rapidement synthétisées, les conditions objectives nécessaires pour que s'amorce un processus révolutionnaire.

Suffisent-elles ? Certainement pas. Il y faut une autre condition, subjective celle-ci mais strictement liée aux conditions objectives : la présence active, reconnue et soutenue par une strate décisive d'avant-garde de lutte, du parti révolutionnaire.

Donnons la parole à Lénine :

"Tant qu'il s'agissait (et dans la mesure où il s'agit encore) de rallier au communisme l'avant-garde du prolétariat, la propagande s'est située au premier plan. En ce cas même les petits cercles de propagande sont utiles et féconds en dépit des défauts qui leur sont inhérents. Mais quand il s'agit de l'action pratique des masses, de déployer s'il est permis de s'exprimer ainsi des armées fortes de millions d'hommes, de la répartition de toutes les forces de classe d'une société donnée en vue du combat final et décisif, on ne fera rien avec les seules méthodes de propagande, avec la seule répétition des vérités du communisme 'pur'. Il ne faut pas compter ici par milliers, comme le fait en somme le propagandiste membre d'un groupe restreint qui n'a pas encore dirigé les masses, mais par millions et dizaines de millions. Il ne suffit pas de se demander si l'on a convaincu l'avant-garde de la classe révolutionnaire, il faut encore savoir si les forces historiquement agissantes de toutes les classes, absolument touts les classes sans exception d'une société donnée, sont disposées de façon que la bataille décisive soit absolument à point. De façon ; 1) que toutes les forces de classe qui nous sont hostiles soient suffisamment en difficulté, se soient suffisamment entredéchirées, soient suffisamment affaiblies par une lutte au-dessus de leurs moyens ; 2) que tous les éléments hésitants, chancelants, inconstants, la petite bourgeoisie, la démocratie petite-bourgeoise, se soient suffisamment démasqués aux yeux du peuple, suffisamment déshonorés par leur faillite pratique ; 3) qu'au sein du prolétariat s'affirme une tendance de masse en faveur de l'action la plus décisive, résolument hardie et révolutionnaire contre la bourgeoisie. C'est alors que, si nous avons bien tenu compte de toutes les conditions indiquées sommairement esquissées plus haut, et si nous avons bien choisi le moment, notre victoire est assurée." (Lénine, La Maladie infantile du communisme – le gauchisme, chap. 10.)

Et encore. "La loi fondamentale de la révolution, confirmée par toutes les révolutions, et notamment les trois révolutions russes du XXe siècle [1905, février 1917, octobre 1917, Ndlr], la voici : pour que la révolution ait lieu il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées prennent conscience de l'impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Pour que la révolution ait lieu il faut que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C'est seulement lorsque 'ceux d'en bas' ne veulent plus et que 'ceux d'en haut' ne peuvent plus continuer à faire comme par le passé, et alors seulement, que la révolution peut triomphe." (La Maladie infantile du communisme le "gauchisme", chap. 9.)

Il est certain d'après ces deux citations (parmi tant d'autres possibles) que l'élément décisif, sans lequel (et l'histoire le démontre de manière sanglante et tragique) tout "assaut au ciel" est destiné à succomber, est le parti révolutionnaire, organe dirigeant de la révolution, de quelque mouvement de masse qui se libère du sous-sol d'une société arrivée à un état de crise chronique. Et c'est seulement de l'interaction de ces deux éléments en rapport dialectique entre eux (conditions objectives et conditions subjectives : un prolétariat décidé, sous la pression de déterminations matérielles, à en finir avec le régime existant ; un parti qui, dans la durée, à travers un long travail au contact de la classe dans ses luttes défensives et offensives, se sera gagné la confiance de celle-ci, dans un sens concret et matériel), que peut se développer et s'affirmer le processus révolutionnaire voué à conquérir le pouvoir. Telle est la grande leçon de l'Octobre rouge. Et quelle pitié que ces "historiens", ces éditorialistes, ces scribouillards (il y en a toujours eu et il y en aura à foison en cette année 2017 !) qui jacassent sur la révolution d'Octobre, vue comme "un coup de force de Lénine", en somme un putsch...! Oubliant en beauté (ou taisant) ce qui a préparé Octobre. La révolution de 1905, l'incessante guerre de classe menée par le tsarisme (allié aux "pays démocratiques") contre le prolétariat et la paysannerie russes, les énormes souffrances subies au front comme à l'arrière, les épisodes répétés de mutinerie et insubordination dans l'armée, la chute du tsar et les journées de juillet, la conquête des soviets par les bolchéviques, la mobilisation armée contre la tentative réactionnaire de Kornilov... Tout un processus qui avait fermenté et mûri et que les bolchéviques surent nourrir, organiser, guider durant des mois et des années. Et qui aboutira non pas à une "belle journée" (ou "nuit") mais aux dix jours qui ébranlèrent le monde. La révolution ne se crée ni ne s'invente mais s'organise et se guide : à condition toutefois d'avoir d'abord combattu pour sa préparation, et que ce soit le parti révolutionnaire qui la guide et l'organise, vers la conquête du pouvoir.

 

La question du pouvoir

C'est de cela qu'il s'est alors agi et qu'il s'agira demain (un demain que nous devons préparer). De la conquête du pouvoir. Pas d'hypothétiques améliorations à l'intérieur de la société comme elle est. Pas de retouches, d'embellissements, de maquillage et fond de teint pour cacher les rides. En fait, pas d'illusions démocratiques et réformistes. La révolution prolétarienne a pour objectif la conquête du pouvoir : c'est-à-dire la destruction de l'État bourgeois qui, avec tout son appareil, est l'organe politique-militaire-financier-policier-idéologique de la classe dominante. Et pas son "occupation", comme s'il s'agissait d'une pièce vide à réaménager ou d'une chose factice à laquelle donner une nouvelle vie. Dans une société de classes l'État n'est pas un organisme au-dessus des différentes parties qui se chargerait de la médiation "pour le bien de tous". C'est l'instrument avec lequel la classe dominante exerce son pouvoir sur toute la société, et en premier lieu sur la classe dominée.

Le prolétariat, guidé par son parti, devra donc prendre le pouvoir et l'exercer avec toute la force, la décision et l'audace qui lui sont propres quand il réussit à se soustraire à l'étreinte mortelle des partis opportunistes, réformistes, contre-révolutionnaires. Il devra l'exercer, ce pouvoir, aussi bien pour défendre la révolution en cours de toutes les attaques, extérieures comme intérieures (qui seront là encore l'histoire le démontre furieuses, impitoyables et sanguinaires) que pour procéder aux interventions despotiques dans l'économie et la société destinées à libérer les forces productives de la camisole de force des formes et rapports juridiques obsolètes et dépassés par l'histoire. Il devra le faire à travers sa propre dictature, dirigée par son propre parti, comme passage vers la société sans classes et donc (alors seulement) sans État. Et il devra le faire dans une dimension et une perspective internationale et mondiale pas locale et nationale. Sous peine de défaite.

Les communistes n'imaginent pas comme les anarchistes que le "monde nouveau", l'"ordre nouveau" puissent surgir, tel le soleil, au lendemain du "grand jour". Une lutte âpre les attend. Avant de pouvoir dire avoir repoussé les attaques concentriques de tous les pays capitalistes alliés contre eux, les bolchéviques durent défendre le pouvoir conquis durant trois longues années de siège, de souffrances inouïes, contre des ennemis, pas seulement extérieurs, qui ne se rendaient pas.

Ici encore, nous ne faisons que répéter ce que les communistes ont toujours affirmé et soutenu au long de plus de cent cinquante ans de dures batailles, théoriques comme pratiques. Et encore une fois les textes de Marx, Engels, Lénine, Trotski, nos textes suffisent. L'expérience même du mouvement ouvrier et communiste suffit. Il n'y a vraiment rien à ajouter !

"Il faut prendre le pouvoir", répétait avec une insistance sans repos Lénine avant Octobre. C'est un mot d'ordre que les communistes mettent toujours en avant, même quand la situation n'est pas mûre. Parce qu'il doit arriver aux luttes quotidiennes menées par le prolétariat, dans le sens où, toujours et où que ce soit, il s'agit d'une question de rapports de force. Le prolétariat qui se bat dans les grèves et sur les piquets contre les hommes de main du patron et les bandes armées, légales ou illégales, de l'État bourgeois, devra comprendre qu'au-delà de victoires momentanées (bien que nécessaires à la survie) c'est la force qui fait la différence. La force de l'organisation développée sur le territoire, de la solidarité de classe au-delà de toute division interne, de la riposte hargneuse à toute attaque ennemie. Mais pour autant que des conquêtes partielles puissent en découler le problème ultime et suprême est celui du pouvoir, du pouvoir conquis et exercé de manière organisée, sans hésitation ni faiblesse, contre la vieille classe dominante.

Ceci valant pour n'importe quel aspect ou problème résultant du mode de production capitaliste. Par exemple comment imposer seulement une réduction effective du temps de travail en éliminant exploitation, nocivité, distribution inégale de tout type, chômage croissant, en réorganisant le système industriel dans son ensemble de façon à le mettre vraiment au service des besoins de l'espèce humaine et non du profit, sans un pouvoir solidement dans les mains du prolétariat et de son parti ? Ou bien, peut-on nourrir des illusions quant à la résolution de la question environnementale, l'actuel, croissant désastre hydrogéologique fruit de l'anarchie capitaliste, sans pouvoir central, centralisé et centralisateur qui travaillerait non seulement pour aujourd'hui mais aussi pour les générations futures ?

Si on ne comprend pas la nécessité de ce pouvoir on retombe inévitablement dans une logique de réformisme peureux d'autant plus alors que se déchaîne la destruction capitaliste. Au contraire, c'est seulement en comprenant la nécessité de la prise du pouvoir et donc d'une organisation centralisée de combat qui ait cet objectif qu'on pourra mener également des luttes partielles ayant en vue la défense des conditions de vie et de travail avec l'intransigeance voulue. En reconnaissant sa propre force et en la faisant sentir à l'adversaire, que ce soit un patron ou l'État, avec toutes leurs pratiques terroristes.

 

Contre la guerre impérialiste

"Pain, terre et paix", c'est ainsi, de manière directe et efficace, que le Parti bolchévique synthétisa son programme et sut rallier autour de lui, grâce à un long travail de préparation, prolétaires et paysans pauvres.

"Pain" et "terre" signifiant réorganisation de la société en antagonisme ouvert avec les lois du capital, qui au contraire exploitent, appauvrissent, affament. Une réalité qui se perpétue depuis l'aube de la révolution industrielle et de l'affirmation du mode de production capitaliste.

Marx dans Le Capital et Engels dans La Situation de la classe ouvrière en Angleterre, parmi tant de leurs travaux, l'ont mis à nu. Cette efficace synthèse "pain et terre", avait tout au long du XIXe siècle toujours constitué le noyau du programme de tous les partis dignes d'être appelés socialistes. Devait s'y ajouter, au cœur du premier carnage impérialiste, le troisième élément, "paix". L'obscène trahison de la social-démocratie européenne, qui (à l'exception de petits groupes de camarades) s'était déclarée en faveur des crédits de guerre dans les États respectifs, avait représenté la rupture avec toute la tradition, théorique et pratique, du marxisme. Ces petits groupes de camarades se rencontrèrent en Suisse (à Zimmerwald en 1915 et Kienthal en 1916) pur retracer la voie : contre la guerre impérialiste, guerre civile pour la prise du pouvoir.

De nouveau aucune invention, aucun "coup de force" de Lénine ou qui que ce soit. Le communisme n'est pas un pacifisme "chrétienneux" bêlant, c'est un cri de guerre, celui de la guerre de classe qui met fin à toutes les guerres, écrasant une fois pour toutes l'ultime société de classes qui produit inévitablement ces guerres. On mesure là aussi l'autre immense et répugnante trahison perpétrée par le stalinisme triomphant (et de façon sanglante, contre la "vieille garde" communiste) : celle de s'être déclaré d'abord en faveur d'un camp impérialiste puis de l'autre lors du second carnage mondial ! "Paix" ne pouvait donc signifier que "guerre à la guerre". Prise du pouvoir, dictature du prolétariat et des paysans pauvres dirigée par le Parti communiste, suppression immédiate de toute activité sur les fronts de la guerre impérialiste, même au prix de très lourdes concessions.

Encore une fois, les camarades russes surent enraciner ce mot d'ordre dans une ambiance générale de refus instinctif de continuer à se faire massacrer dans les tranchées, de la part non seulement des prolétaires et paysans pauvres russes mais d'une grande partie des "prolétaires en uniforme" en Europe et aux États-Unis et jusqu'en Australie. Nous avons déjà documenté (et il sera utile de continuer à le faire) les épisodes de fraternisation dans les deux camps et les mouvements de refus spontané de la guerre impérialiste qui se succédèrent durant ces années sanglantes. En Italie que fut Caporetto sinon un "Non !" immédiat au massacre complété par des fusillades contre les officiers va-t-en-guerre de la part de prolétaires en uniforme abandonnés à eux-mêmes par un Parti socialiste tremblant et légaliste (mais nombreux furent les actes de résistance héroïque qui furent rapportés, comme les mouvements de Turin d'août 1917) ? En Allemagne les marins de la flotte en garnison à Wilhelmshaven et Kiel se rebellèrent plusieurs fois dans le cours des deux dramatiques années 1917 et 1918, arrivant à constituer des soviets de soldats. En France les actes d'insubordination se suivirent déjà en 1916 et culminèrent avec les mutineries diffuses du printemps 1917 dans les tranchées de l'horrible Chemins des Dames et d'autres lieux (30 mille soldats refusèrent de combattre, 3500 furent condamnés, parmi lesquels 554 à mort, une cinquantaine exécutés). Et dans l'épisode de la révolte des soldats russes en garnison à La Courtine avec l'institution d'un soviet local (épisode longtemps tenu secret par les autorités française mais raconté avec abondance de détails par John Reed dans Dix jours qui ébranlèrent le monde). Les soldats anglais déployés sur le sol français ne furent pas en reste (surtout en lien avec les sanglantes horreurs des batailles d'Ypres et Passchendaele), soutenus par un vigoureux mouvement antimilitariste au pays, dans les districts ouvriers de Clydeside, de Galles du Sud du Yorkshire et du Lancashire. Aux États Unis les Industrials Workers of the World menèrent une campagne antimilitariste décidée sur des bases de classe et furent l'objet d'une furieuse et impitoyable répression. La gauche de cette grande caravane qu'était le Socialist Party of America contraignit le parti à assumer au moins une position de neutralité et opposition à la guerre. En Australie, l'arrestation en septembre 1916 des "douze de Sydney" fit du bruit: militants ouvriers membres des IWW, accusés de sédition et trahison pour leur intense activité contre le service militaire obligatoire.

Ce ne sont que quelques exemples, mais ils montrent d'un côté l'ampleur de la mobilisation (aussi instinctive, spontanée) contre la guerre de la part du prolétariat mondial, de l'autre la perspective toujours internationale et internationaliste qui animait les camarades russes dans l'agitation autour de ce mot d'ordre synthétique, "Pain, terre et paix". Autre chose que « Lénine payé par le haut commandement allemand », comme le répétaient alors (et s'obstinent encore à le répéter) les stupides perroquets bourgeois de tout poil ! Comme on le sait il y eut la paix, avec le traité de Brest-Litovsk, signé le 3 mars 1918, peu de mois après la prise du palais d'Hiver, qui mit fin au massacre de prolétaires de part et d'autre du front oriental. "Choses de Russie", "choses de 1917" ? Non, choses qui doivent redevenir centrales aujourd'hui, dans le travail quotidien de clarification théorique et de propagande, agitation, prosélytisme et organisation du parti communiste mondial. La "guerre à la guerre", ou mieux encore, "transformation de la guerre impérialiste en guerre civile pour la prise du pouvoir", ne fut pas pour les camarades russes un accident. Ce fut l'aboutissement de tout un travail, clandestin ou non, au contact de la classe prolétaire, qui tournait autour du défaitisme révolutionnaire, c'est-à-dire un travail de désagrégation de l'armée tsariste, de démantèlement des hiérarchies, de création de soviets de soldats. Un travail qui ne s'improvise pas, comme toutes les tactiques et stratégies du communisme, mais qui se prépare de longue date et, une fois de plus, présuppose la présence et l'intervention assidue de militants du parti révolutionnaire. Sous peine de désastre.

Le défaitisme révolutionnaire, de fait, est partie intégrante de la stratégie communiste et se développe dans des champs et des temps divers, pas seulement dans celui militaire d'une guerre en cours. Il suppose la compréhension du caractère classiste de l'État bourgeois et de toutes ses articulations et de la nécessité de l'abattre. Marx, Engels, Lénine, 1848, 1871, 1905 l'enseignent. À son tour ceci implique un long travail en profondeur au côté de notre classe pour réintroduire en elle la conscience que l'économie nationale n'est pas un bien commun à sauvegarder et défendre, sur l'autel duquel sacrifier conditions de vie et de travail. Et que donc ses "exigences supérieures" sont un piège pour emprisonner le prolétariat et le conduire finalement, pieds et poings liés, à la "défense de la patrie", dans une guerre fratricide contre d'autres prolétaires. La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile pour la prise du pouvoir, le défaitisme révolutionnaire dans la société de classes, ne seront en somme possibles que si se développe à nouveau, sous la pression des faits matériels et grâce à l'intervention du parti révolutionnaire, un antagonisme de classe qui refuse toute sorte de concertation, d'"union sacrée", d'identité d'intérêts entre capital et travail, qui se donne ses propres structures et formes d'organisation de la défense des conditions de vie et de travail sur le territoire et hors des cachots du poste de travail (ou de non-travail). Et défaitisme révolutionnaire veut dire internationalisme.

Il est certain que le refus de s'aligner sur le capital national dans les conflits quotidiens, puis pour "la Patrie en péril" lors des phases cruciales qui mènent au conflit entre impérialismes, implique vision et perspective stratégique internationales, et peu importe à quel point ceci est clair et évident pour la grande masse des prolétaires. C'est bien dans le dégagement et l'approfondissement de la lutte de classe véritable celle qui, des affrontements contre le patronat, l'État et leurs laquais politiques et syndicaux, tire sa vigueur, alimentant dans le même temps le plus large antagonisme social que renaît et se renforce la solidarité classiste et internationale. D'autre part, ou le processus révolutionnaire se développe internationalement (pas dans le sens banal et stupide de la "contemporanéité" mais dans celui substantiel de la perspective), ou bien il risque l'involution et à la fin la défaite, autant à cause de facteurs externes (l'agression de coalitions étatiques bourgeoises) qu'internes (la prévalence de forces économiques et sociales contre-révolutionnaires). Paris en 1871 et la Russie en 1917 le confirment de manière tragique.

Défaitisme révolutionnaire et internationalisme, donc. Aujourd'hui le monde du Capital est toujours plus en flammes : inutile de refaire la liste des massacres qui chaque jour suscitent plaintes et incompréhension des "belles âmes", des bien-pensants de tout bord. Dans tous ces foyers d’où se dégagent des flammes, s'accumulent bien d'autres matériaux explosifs, prémisses d'un troisième conflit mondial. C'est ainsi que l'expérience et les leçons d'Octobre 17 sont plus que jamais actuelles, parce qu'il faudra de nouveau en passer par là. Et si on ne réussit pas à empêcher le conflit inter-impérialiste d'éclater, il faudra œuvrer à le transformer en guerre civile pour la prise du pouvoir.

Prolétaires, attention : le bord de l'abîme est toujours plus proche !

 

La nécessité du parti

Il est superflu à ce point d'ajouter une fois de plus que tout ceci implique la nécessité du parti révolutionnaire, unique force en mesure de traduire pour aujourd'hui les leçons d'Octobre 17, qui sont la synthèse de l'énorme patrimoine théorique et pratique du marxisme. Leçons qui valent pour maintenant et demain, mais à la seule condition que se renforce par la suite, en s'enracinant à un niveau mondial, cet organe politique sans lequel le prolétariat, malgré les luttes généreuses dont il est et sera capable, n'arrivera jamais à en finir avec l'actuel mode de production. C'est la tâche urgente, qui ne peut être renvoyée, de tous ceux qui, du fait de la monstruosité destructrice du capitalisme dans sa phase impérialiste, sont poussés à ressentir et vouloir le communisme, pas comme un slogan nostalgique, une proclamation emphatique ou un besoin existentiel mais comme une perspective qui traverse les générations.

Seul notre Parti, qui depuis plus d'un siècle pour sa part, à travers les hauts et les bas de l'histoire du mouvement communiste, a conduit une bataille incessante et décidée contre toute forme de révisionnisme et d'opportunisme, qui a traversé les manifestations de la plus gigantesque et impitoyable contre-révolution qui se soit jamais abattue sur le prolétariat, peut traduire ces leçons dans la stratégie nécessaire pour vaincre notre ennemi historique : la bourgeoisie. Nous seuls, depuis les débuts, et surtout à peine se manifestèrent les premiers signaux inquiétants de la future contre-révolution au sein même du Parti russe et de l'Internationale communiste, qui avons mené à visage découvert cette bataille, pouvons revendiquer pleinement Octobre 1917. Pas comme une date sur le calendrier devant laquelle s'incliner en hommage dévot, mais comme un cri de guerre

 

 

11 Parmi tant de nos travaux, nous voulons rappeler au moins Dialogue avec Staline (1952), Russie et révolution dans la théorie marxiste (1954-55), Structure économique et sociale de la Russie d'aujourd'hui (1955-57), Bilan d'une révolution (1967), "Pourquoi la Russie n'est pas socialiste" (1970).

22 Cf. au moins l'"Adresse au comité central de la Ligue des communistes" (1850).

33 Cf. aussi "Le bolchevisme, plante pour tout climat", Le Soviet (2321919), maintenant dans Histoire de la Gauche communiste, Éditions Programme communiste, 1992, p. 343-344.

44 Cf. Histoire de la Gauche communiste, vol. III et IV, Éditions Programme communiste, respectivement 1986 et 1997 (le vol. V sera disponible dans les prochains mois). Cf. aussi notre récent opuscule La Crise de 1926 dans l'Internationale communiste et dans le Parti russe (2016).

 

Parti Communiste International

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